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EN FRANCAIS

Cette collection a été réalisée à partir d’un livret de musique italien du milieu du 20ème siècle
(je le situerais entre 1930 et 1960).
C’est un carnet d’apprentissage,
solfège spécifique à l’usage de la flûte traversière,
voué à la dextérité ainsi qu'à la mémorisation d’un nouveau langage écrit.

Lorsque j’ai acheté ceci il y a maintenant 6 ans,
je ne me doutais pas qu’il deviendrait révélateur de l’univers de mon père,
mélomane à toute heure, très sensible à la musique baroque,
architecte et urbaniste, visionnaire de l'espace patrimonial urbain,
ardent polyglotte parlant, entre autre, l’italien couramment,
mais surtout désormais, atteint d’une maladie cousine d’Alzheimer où il perdait aussi le langage.

Ce carnet est devenu sa mémoire que j'ai façonnée et fixée, à la fois fragile et forte.
De notes de musique, les touches noires deviennent mélodies du chaos, rythmes accidentés,
lignes architecturales, territoires, plans de ville nord-américaine (ses racines)
mélodies du dimanche, contraste et douleur de l’oubli, poésie d'aphasie, beauté du souvenir,
éclats de vie, moments de mémoire ou de perte.

Une semaine après avoir commencé mon travail, j’ai découvert le titre du carnet :

« Preludi o Passaggi » 

Quelle sérendipité ! "prélude au passage", un symbolisme pareil ne s'invente pas.
J'ai donc pris la décision engageante d'embrasser pleinement ce projet et de me faire traverser le livret
page après page auprès de lui. 
Catalyseur du souvenir, comme mon père a traversé l’épreuve de la mémoire,
j’ai utilisé toutes les pages du carnet jusqu’à un nouveau réel.
Il a accompagné sa progression, s’est orné de toutes ses émotions,
imprégnant les miennes au passage.
Il a commencé en sa mémoire, a évolué en miroir de sa réalité pour permettre une acceptation du passage,
pour lui, pour moi, pour ma fratrie, avec qui j'ai partagé les étapes de travail,
ses questionnements et mes découvertes.
Ce travail a été l'objet d'un recueil que je lui ai offert, témoin d'une évolution de la maladie
et d'une réflexion sur le souvenir d'une vie où il s'est reconnu.

Plus de 40 "Passages" sur bois et tirages numériques.

 

La rencontre de ce projet avec le réel :
Effet miroir, nourri jour après jour et stimulateur de discussions un jour sur deux avec mon père,
ce travail a été l'occasion de donner du sens au quotidien, des repères au gré des nouveaux effets de la maladie
mais aussi et surtout, de lui donner l'envie de "faire", de poursuivre lui aussi
une oeuvre transmissible en se joignant à un groupe d'art-thérapie, 
d'abord en tant que malade, endossant ensuite le rôle d'accompagnateur auprès d'autres personnes,
comme lui atteintes de la maladie, pour enfin éditer ses dessins commentés
dans la lettre mensuelle de la Fondation Alzheimer afin, comme il disait,
de "faire comprendre au corps médical et aux aidants comment le malade vit la maladie" étape par étape.
Cette lutte active l'a habité jusqu'à ce que la maladie le lui en empêche.

Ayant repris le cours de sa vie dans la conscience des embuches à rencontrer,
il a aussi mené à bien plusieurs projets dont le premier l'a amené à la croisée des chemins avec la ville,
son terrain de jeu, en entamant la création d'un équipement de fontaine urbaine
dont un jour peut-être à Montréal nous verrions la réalisation.

Le second l'a poussé à poursuivre une démarche artistique en participant activement aux ateliers et en exposant
ses créations pour l'association Alzheimer de Montréal lors de différents événements tel que la Nuit Blanche en 2013
ou lors d'expositions privées dans son quartier.

Le troisième l'a remis dans l'action en tant que citoyen et expert en urbanisme pour la ville et plus particulièrement
pour l'aménagement de son quartier en pleine mutation lui aussi, nouvellement réaménagé pour l'habitation.
Il a été reconnu par ses pairs, par les élus et par ses voisins, 
malgré la maladie qui gagnait du terrain et en des temps ou reconnaissance et bonheur du travail bien fait
sont le moteur essentiel de la vie, le sens ultime qui maintient la raison.

Le quatrième l'a amené à être l'une des figures du film documentaire, "L'art fait du bien",
présenté au Musée des Beaux-Arts de Montréal et à la télévision québecoise à l'automne 2014.

Le diagnostic de la maladie d'Alzheimer est perçu comme une fin. Mais le malade continue d'être.
Reste à trouver la motivation et la stimulation de continuer à être ce que l'on est, 
de lutter et de donner du sens au passage et au reste de sa vie le mieux possible face aux toujours nouveaux aléas. 

Dorénavant décédé, je dédie ce travail à ce qu'il a été,
un homme d'idées, un homme qui a su concilier la forme et le sens des choses jusqu'au bout
par son combat qu'il accomplissait avec passion et qu'il disait politique.

 

Vous trouverez un de ses dessins réalisé à la Fondation Alzheimer en bas de page.
 

 

IN ENGLISH

"Prelude to Passage"  

What is my background? I am a consultant specialized in change awareness and strategic creativity,
before that, I was creative director in design. My goal is to helping people to sense and engage. 
What ever I create, my art is reflecting the same philosophy. 

This collection is a tribute and a memento of a baroque music-lover, architect and town planner, my dad.
... a journey to accompany the emotions of a memory loss. Yes, this is Alzheimer. 
And to provide him with courage, mirror sessions, desire to fight, I worked while he was getting close to have a diagnosis,
9 months to be exact, and provided him reasons and pleasures to fight back with discussions about this work
as well as about what he was going through in his life, visiting also his past achievements, regrets, joys and pains, 
and in that way defining/refining each painting as a framework of transformation and a reflexion of his mood
step by step.

The story is I found one day on my shelves an italian music book for flute from years '30-'40-'60 (?)
called "preludi o passagi" (prelude to passage).
I decomposed it, cut it out, to establish a memory of his passage into the illness.
I'm in Paris, he was in Montreal and I discussed with him every two days without showing him anything
but getting him to imagine.

Deeply listening to him, I transformed it to rediscover urban maps and landscapes, from North America
and imaginary countrysides, theater scenes, fragments lively recomposed as emotional structures or huge cacophony
of moments he had in illness steps. With all the energy and emotions that goes with the portrait of him in every step
he was going through. I made more than 35 pieces.

And you know what? He received all this in a book. He told me "This is amazing how I see myself, this is a mirror to my path"

Despite illness, he went back to an active citizenship as town planner in his neighborhood and shared through
Alzheimer Foundation his experience with testimonial drawings commented in a newsletter to provide doctors
and medical teams how Alzheimer sickness was from the patient point of view.
A great honor has been given to him. He participated with his beautiful drawings and comments through the progress
of Alzheimer, to the "White Night" (Nuit Blanche) of Montreal '13

As you can see, my concern is to use art as a powerful therapy.

Dessin réalisé par H.D. pour la Fondation Alzheimer de Montréal, 2012-2013.